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Interview sur mon dernier livre pour MEDIAPART

Interview de Jean Luc Mano par Hélène Loublier et Yannick Comenge

Vous sortez aujourd’hui « Phrases choc de la campagne présidentielle ». On dit déjà que c’est un outil majeur à l’encontre des communicants ou de ceux qui voudraient se lancer dans une carrière politique. Tout y est. On peut voir les cheminements de chaque candidat, les stratégies au détour de chaque sujet sociétal. Quel est pour vous le ressort de cet ouvrage ?

Ce livre a pour objet de produire une reconstitution des dialogues de la Présidentielle : à la fois des dialogues évidents, mais aussi des dialogues invisibles, car ne se déroulant pas sur la même scène. Une fois ces discours mis en évidence, j’ai voulu produire un peu d’analyse sur ces discours.

Je crois que la communication est utile lorsqu’elle est au service de la production de sens, et pour cela elle doit supporter la critique et le décryptage.

Pour vous au fil des phrases chocs, pouvait-on esquisser déjà la défaite des uns ou le succès des autres ?

C’est toujours facile de refaire le match après qu’il ait eu lieu. Mais on peut néanmoins voir plusieurs éléments dans les discours qui, au fil des semaines, vont nous indiquer l’issue du scrutin.

On s’aperçoit par exemple que la stratégie de Hollande est une stratégie payante. Hollande considère très tôt, dès janvier 2011, que la campagne se jouera sur l’anti-sarkozysme. Cet anti-sarkozysme va s’estomper au fil des mois de campagne sous l’effet de la radicalisation mais existera jusqu’au bout. En contre point d’image, le candidat socialiste va avancer dès le départ l’idée de la normalité. Cette dimension est très contestée au début, mais elle va tout de même s’imposer, parce qu’il y une volonté de sortir de l’exubérance.

A l’inverse, on voit que chez

Sarkozy cela ne fonctionne pas. La stratégie de l’essuie-glace qui veut rassembler de l’extrême-droite au centre-doit ne marchera pas. 2012 n’est pas 2007. Buisson conduit Sarkozy à l’échec , parce que son postulat de départ, « la France a viré massivement a droite », n’est pas vrai : le total des voix de gauche au premier tour de 2012 est de 7 points plus fort qu’au premier tour de 2007. Ce qui est vrai c’est qu’il y a une radicalisation de l’électorat de droite, mais cela ne veut pas dire que le curseur général du pays est plus à droite.

Les phrases montrent qu’il n’y a pas de constance dans la stratégie de Sarkozy. En fin de course, Sarkozy va perdre tout le Centre sans gagner suffisamment à l’extrême-droite, puisque les électeurs de l’extrême-droite vont au second tour déposer 2 millions de bulletins blancs dans les urnes.

Dans une campagne électorale, la principale clé c’est la constance. La stratégie d’Hollande ne changera pas, celle de Sarkozy change régulièrement. Et les phrases témoignent d’un candidat socialiste qui façonne l’opinion, et d’un candidat de droite qui court après l’électorat.

 

Quelles sont selon vous les meilleures stratégies développées par les présidentiables ?

On a une très bonne stratégie, qui est celle de Mélenchon, qui fait une très bonne campagne sur la thématique des Indignés, des rebelles, et qui réussit à fédérer un électorat éclaté. C’est une campagne qui aurait formidablement bien marché si la Gauche était sortante. Mais la volonté d’alternance était trop forte, pour lui permettre de s’imposer. Le vote utile a été plus fort que la fonction tribunicienne .

L’autre bonne campagne, c’est celle de Le Pen. Après avoir tenté d’aller au delà de son potentiel naturel avec la dédiabolisation et les incursions sur les thématiques économiques, elle est revenue aux thèmes de base de son parti : vision rabougrie de la nationalité, sécurité, immigration et même avortement, sans que cela n’éloignent ceux qu’elle avait séduits dans un premier temps.

Quant à François Bayrou, il n’avait pas de stratégie. Sa seule stratégie c’est lui-même et c’est insuffisant.

 

Avec votre expérience de la politique, pensez-vous que dans ses phrases on pourrait noter que Nicolas Sarkozy n’avait plus envie de gagner ?

Sarkozy a eu envie de gagner jusqu’au bout. Il fait jusqu’au bout une campagne très active. Mais ce qui est vrai c’est qu’il accepte, c’est très flagrant dans le débat d’entre deux tours, la logique du sortant probable perdant. Tout son discours un mois avant l’échéance porte sur les conséquences d’une victoire de la gauche. Il passe de challenger à virtuellement battu. Il parle pour la

postérité davantage que pour la victoire.

L’autre élément marquant que les phrases révèlent c’est que, par fierté, Sarkozy ne refuse pas

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le débat sur le bilan. La conséquence est terrible : lorsque l’un parle de l’avenir, l’autre parle du passé. Dans la tête des électeurs, Sarkozy se vit à l’imparfait, et Hollande au futur.

 

Outre les analyses introductives de chaque thème abordé, on peut voir votre ouvrage comme une forme de dialogue virtuel entre les candidats… comme si les phrases extirpées résonnaient entre elles… N’avez-vous pas finalement réussi le pari de recréer l’intégralité d’un débat avec un « digest » les plus concis qui soit ?

 

Ce n’est pas à moi de faire la critique de mon livre, ce serait comme danser avec sa sœur. Il n’y a qu’au cinéma, dans les Western, que l’on peut mettre sur une même scène, les cow-boys, les indiens, la Sierra , le magot, l’arrivée de la cavalerie et la femme blanche … En politique, c’est plus compliqué, il y a parfois besoin de replacer les éléments dans leur dynamique pour voir l’ensemble de la scène. Si le livre permet de d’appréhender de manière panoramique l’ensemble de l’action , tant mieux .

Au vu de la crise européenne, avec l’Espagne en filigrane, qu’imagineriez-vous comme dialogue entre les candidats passés ?

L’Espagne risque de prendre dans l’imaginaire français la place de la Grèce . C’est à dire l’image du danger et du contre modèle.

On aurait dans ce cas un dialogue similaire à celui de la campagne :

Hollande : L’austérité sans la croissance conduit à l’accentuation de la crise mais je peine à créer les conditions de la croissance .

Sarkozy : certes, il faut la croissance, mais d’abord la rigueur. On ne peut pas dépenser l’argent que l’on n’a pas. Mais j’inquiète en parlant de sacrifices .

Sur ces questions économiques, honnêtement, les 2 grandes forces politiques détiennent une part de la vérité ; le problème c’est le point de synthèse. C’est là qu’on rêve d’un système à l’américaine ou opposition et majorité se parleraient sur des questions d’intérêt supérieur et trouveraient un point d’équilibre. Hélas, vue le peu d’importance accordée aux questions internationales dans le débat Présidentielle et par la malédiction du gallocentrisme, on n’est en France jamais certain que ce qui se passe ailleurs soit instructif pour nous.

|24 juil 12

LES GROSSES TÊTES

J’ai eu le privilège d’être reçu le 18 juin 2012 par Philippe Bouvard et ses sociétaires aux grosses têtes sur RTL.

Fidèles à leurs traditions, ils m’ont gentiment cuisiné pendant une grosse heure.

Vous pouvez retrouver l’émission ci-après.

http://www.rtl.fr/emission/les-grosses-tetes/billet/lundi-18-juin-les-grosses-tetes-recoivent-jean-luc-mano-7749454706

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